[Côte d’Ivoire Décrispation] Bédié, Gbagbo et Alassane Ouattara rattrapés par leur sombre passé

[Côte d’Ivoire Décrispation] Bédié, Gbagbo et Alassane Ouattara rattrapés par leur sombre passé

-27 ans après Houphouët-Boigny, Guillaume Soro, Hamed Bakayoko, Charles Blé Goudé, Jean Louis Billon… des héritiers de la paix ?

Abidjan, le 19-11-2020 (crocinfos.com) Le combat des héritiers entre Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, 27 ans après la mort de Félix d’Houphouët-Boigny, a inoculé le venin de la division, de la méchanceté et de la haine là où Félix Houphouët-Boigny prônait l’amour, la paix et le dialogue.

En 27 ans, Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo  et Alassane Ouattara ont instrumentalisé la jeunesse ivoirienne, les ont monté les uns contre les autres pour arriver au pouvoir d’État au prix du sang des innocents dans la violence physiques et verbales. Ce, en créant un environnement politique délétère, parfois en violation des principes du droit fondamental.

Conséquence : de nombreuses pertes en vies humaines dues, soit à des conflits communautaires avec à la clé des destructions massives de biens matériels, soit à des conflits armées entre rebelles et armées républicaines, ainsi que des poursuites et des incarcérations arbitraires des opposants.

Depuis la disparition de Félix Houphouët-Boigny, la répression et la dictature sont les moyens démocratiques les mieux partagés par les différents présidents qui se sont succédé au pouvoir.

Retour sur ces combats politiques d’intérêt égocentrique qui ont plongé la Côte d’Ivoire dans la violence, le mépris et la haine de l’autre.

Les différents compromis politiques

À la présidentielle de 1995, Henri Konan Bédié a modifié le code électoral. Alassane Ouattara, le candidat du Rassemblement des républicains (RDR) a été empêché d’être candidat. Pire, quatre ans plus tard, en 1999, un mandat d’arrêt international a été lancé contre M. Ouattara, inculpé de «faux et usage de faux» concernant sa nationalité.

Le tort de l’ex-Premier ministre et de son parti politique est d’avoir pris leurs distances avec le PDCI dès décembre 1993, et rejoint l’opposant historique de Félix Houphouët-Boigny, Laurent Gbagbo, qui, ensemble, ont  appelé  au boycott du scrutin et à l’abstention des électeurs en 1995.

À l’époque, de sources officielles rapportées par les médias, il y eut une vingtaine de morts pendant la campagne électorale et des velléités de putschs de l’armée, déjouées à la veille du scrutin. Des morts qui, selon elles, ont pesé sur la présidentielle et  profondément divisé la Côte d’Ivoire.

Après avoir écarté les poids lourds de l’opposition, Henri Konan Bédié remporte l’élection avec 96,16 % des voix avec un taux d’abstention de 43,8 %, face à Francis Wodié du Parti ivoirien des travailleurs (PIT) avec seulement 3,84 % des voix. Une victoire électorale acquise en enjambant le corps de ses compatriotes, morts injustement, des meurtres qui resteront impunis.

En 2000, le chef de la junte militaire au pouvoir, le général Robert Guéi, en complicité avec Laurent Gbagbo écartent le RDR et le Pdci-Rda de la course au pouvoir.

Mais, le 23 octobre, les premiers résultats vont basculer du côté de Laurent Gbagbo. Robert Guéï va alors dissoudre la Commission électorale nationale (CEN).

Le 24 octobre, le ministère de l’Intérieur annonce l’élection du général Guéi avec 52,72 % des voix.

Le 25 octobre, le FPI va réclamer sa ‘’victoire volée’’ dans la rue. Des dizaines de milliers de manifestants descendent dans les rues. M. Guéi va fuir pour ‘’éviter un bain de sang’’.

Laurent Gbagbo sera proclamé le lendemain par la Cour suprême 3e président de la République de Côte d’Ivoire.

Mais cette situation provoque des troubles qui font de nombreuses victimes dans le pays. Le pays va assister à des affrontements violents entre partisans du parti du président élu du FPI et les militants du RDR qui ont envahi les rues d’Abidjan pour réclamer la tenue d’un nouveau scrutin. Le 27 octobre, un ‘’charnier est découvert à Yopougon’’, dans lequel sont entassés 57 cadavres de partisans supposés de Ouattara.

La présidentielle de 2010, la deuxième élection présidentielle de la IIe République, considérée par la communauté internationale comme la première ‘’élection libre’’ depuis l’indépendance du pays en 1960, sera, malheureusement, la plus meurtrière et sanglante. Un autre compromis politique verra le jour.

Le face à face Conseil constitutionnel et la communauté internationale

En 2010, le premier tour du 31 octobre ouvre les portes à quatorze candidats. Laurent Gbagbo, président sortant, et Alassane Ouattara, son challenger, arrivent en tête du premier tour avec respectivement 38,04 % et 32,07 %. Ils distancent Henri Konan Bédié (25,24 %), Toikeusse Mabri (2,57 %) et l’ensemble des candidats qui récoltent tous moins de 1 %.

À l’issue du second tour, le 28 novembre 2010, Alassane Ouattara obtient le soutien du Pdci-Rda de Henri Konan Bédié. Il est proclamé,  le 2 décembre 2010, 4e président de la République de Côte d’Ivoire avec 54,10 %, mais le Conseil constitutionnel invalide les résultats dans les régions du nord et annonce la réélection de Laurent Gbagbo avec 51,45 %.  Alassane Ouattara, qui a le soutien de la communauté internationale, et Laurent Gbagbo, celui du Conseil constitutionnel, refuse de quitter le pouvoir. Les deux élus prêtent serment le 4 décembre 2010. Cela entraîne une crise politique pendant plusieurs mois avec une guerre civile.

Le 11 avril 2011, Laurent Gbagbo est arrêté par les rebelles appuyés par l’armée française. Alassane Ouattara est proclamé président, le 6 mai 2011, par le même Conseil constitutionnel et investi à Yamoussoukro le 21 mai 2011, en présence de nombreux chefs d’État y compris le président français, Nicolas Sarkozy.

En huit élections présidentielles en Côte d’Ivoire, c’est  la première fois que la Côte d’Ivoire assistait à un second tour et, la première fois aussi que le président sortant soit éjecté de son fauteuil par une guerre qui a fait 3000 morts, de nombreuses femmes violées et plusieurs personnes mutilées à vie.

Des élections toujours dans la violence

La présidentielle de 2020 sera contestée par l’opposition à cause de la Constitution de 2016 et de la composition déséquilibrée de la Commission électorale indépendante (CEI).

À la suite du décès de Gon Coulibaly, le candidat désigné du Rhdp, Alassane Ouattara est revenu sur sa décision de ne pas se porter candidat à l’élection présidentielle le 6 août 2020. L’opposition va, dès lors, organiser des marches contre un ‘’3e mandat’’.

Le 18 août, les Nations unis vont marquer leur préoccupation et appeler « toutes les parties prenantes à résoudre leurs différends par le dialogue et à créer un environnement propice à une élection pacifique, inclusive et crédible» à travers le secrétaire général des Nations unies, António Guterres.

Le représentant spécial de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel, Mohamed Ibn Chambas, va lui emboiter le pas en appelant à la tenue d’une élection « pacifique et inclusive ».

Le pouvoir est resté sourd à tous ces appels dans un contexte émaillé de violence.

Sur 44 candidatures, la Commission électorale indépendante (CEI) a retenu les candidatures d’Alassane Ouattara du Rhdp, Henri Konan Bédié du Pdci-Rda, de Pascal Affi N’Guessan du FPI et de Kouadio Konan Bertin (indépendant).

Comme en 1995, l’opposition conduite par Henri Konan Bédié avec les partis et groupements politiques ont boycotté le scrutin. C’est sans surprise que le 9 novembre 2020, le Conseil constitutionnel n’a fait que confirmer les résultats publiés par la CEI, qui donnent 95,31 % des suffrages au président sortant, Alassane Ouattara, face à Kouadio Konan Bertin.

Cependant, le sinistre décompte sera de 85 morts et environ 500 blessés, selon le gouvernement.

La nouvelle génération ou le début d’une nouvelle guerre

Le président de l’ Union pour la démocratie et pour la paix en Côte d’Ivoire (Udpci), Albert Mabri Toikeusse, celui de la Générations et peuples solidaires (GPS), Soro Guillaume Kigbafori, le probable candidat du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp), Hamed Bakayoko, le président du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (Cojep),  Charles Blé Goudé, et le plus en vue au Pdci-Rda, Jean-Louis Billon, sont entre autres les meilleurs chevaux que la jeunesse ivoirienne admire. C’est eux, à quelques degrés près, qui incarnent cette nouvelle génération. Avec quelle valeur ? Cette génération est à cheval entre la paix prônée par Félix Houphouët-Boigny et la prise du pouvoir d’État par la dictature.

À cette classe politique des années 90, s’ajoute la jeunesse de 2000 née dans la violence, qui ne résout ses problèmes que par la violence verbale, les actes violents, notamment par l’usage  de la machette et des armes à feu, et par des marches.

Bédié, Gbagbo et Alassane, la nécessité d’un dialogue franc

Les conclusions des dialogues entre les hommes politiques ivoiriens ont tout de temps été de simples slogans. La loi fondamentale que nous nous donnons est violée au gré des intérêts. À la fin, le démon de la division renaît et les Ivoiriens reprennent le décompte macabre des morts, des blessés et des biens détruits.

Deux ans à l’issue d’un tête à tête au sortir duquel Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié ne se sont plus parlés, les deux ‘’frères’’ se sont à nouveau retrouvés dans un salon de l’hôtel du Golf, le mercredi 11 novembre 2020. Cette rencontre, la première depuis le 8 août 2018, permettra, selon eux, de « briser la glace pour rétablir la confiance ».

C’est le début d’un long processus qui doit prendre fin par le rétablissement de la cohésion sociale, l’amour du prochain dans un pays où, 77,3 % de la population totale, soit un peu plus 3 personnes sur 4 ont moins de 35 ans, selon le Recensement général de la population et de l’habitat (Rgph) 2014.

L’appel au dialogue ne doit pas être un vain mot, mais un comportement pour le changement de mentalité.

Sériba Koné

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