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Grand dossier-Côte d’Ivoire: Ces milliers de femmes qu’on adore, mais qu’on ignore #femomedia

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Publié le : 27 mars 2017 à 5 h 43 min

-Quand la promotion du genre est à la traîne

Mme Sylla Tata est ménagère de profession. Depuis plus de 30 ans, elle est commerçante de vivriers au marché Gouro d’Adjamé, au centre de la capitale économique ivoirienne. Pour elle, les femmes doivent être « courageuses et battantes » et compter sur elles-mêmes, car « seules celles qui ont de la chance peuvent être retenues par leur parti politique respectif», indique la ménagère, au sujet de celles qui font la politique.

Des commerçantes de vivriers… (à titre d’illustration). Ph.Dr

Cette commerçante semble être dans le vrai. Car contactée, bien que ne souhaitant pas faire d’interview, Mme Chantal Moussokoura Fanny, la seule femme élue maire de Kaniasso estime que « le temps est au silence et à l’observation.» En effet, l’élue de cette région située dans le septentrion de la Côte d’Ivoire, à 939 km d’Abidjan, s’y affiche comme « une battante et une courageuse » au service de sa population. Pour preuve, de la présidentielle du mois d’octobre 2015, à l’élection référendaire sur la nouvelle constitution, elle a été au cœur de la victoire de son candidat, le docteur Alassane Ouattara avec un score sans appel de 99,98% au niveau de sa circonscription.

Grâce à ces performances politiques, la diplomate de carrière a été choisie par la direction du RDR comme directeur de campagne chargée de la mobilisation des femmes à l’élection référendaire sur la nouvelle constitution. Une promotion qui ne durera que le temps d’un feu de paille, car sa candidature ne sera pas parrainée aux législatives de 2016. Cependant, elle est restée lucide en partant en ‘’indépendant’’, estimant que toute cette rhétorique sur la promotion du genre était en réalité qu’«un moyen de promouvoir les amies, nièces, copines et autres etc. », comme traduite entre les lignes des journaux.

Des réactions qui interpellent

« Quand vous ne réagissez pas comme ils le veulent (Ndlr: les premiers responsables de son parti politique), vous êtes une carte à abattre. Comme ils sont les seuls, malheureusement à avoir accès au Président en temps réel, on vous casse du sucre sur le dos, jusqu’à ce qu’un jour, ce même président réalise qu’on l’a induit en erreur. Mais bon c’est ça la vie», constate très amère Mme Chantal Moussokoura Fanny, qui n’a perdu que de 46 voix face au gagnant à qui les moyens ont été donnés par le parti au pouvoir.

à, Mme Chantal Moussokoura Fanny, maire de Kaniasso

Pis, la dame détachée au cabinet du président de l’Assemblée Nationale ivoirienne, Guillaume Soro, a du mal à comprendre que son nom ne figure pas sur la liste du Compendium des Compétences Féminines de Côte d’Ivoire (Cocofci), bien qu’elle ait fait son inscription de façon officielle. «Je suis amusée qu’après avoir parcouru la liste, mon nom, n’y figure pas; encore un club d’amies. Mais bon, on est habitué; le jour se lèvera bien un jour pour nous qui n’avons ni protecteur influent, ni parapluie atomique», renchérit-elle avec un éclat de rire.

...en passant par la députée élue de Cocody,Yasmina Frédérique Lucienne Ouegnin , la parité du genre homme-femme est à la traîne.

De toute évidence, le Cocofci, outil d’excellence mis à la disposition du Gouvernement pour promouvoir les femmes dans les instances de prise de décisions, n’enregistre que 1003 femmes depuis 2011, un chiffre officiel consultable sur le site internet de l’organisation. « Malgré tout, l’analyse de la situation actuelle révèle l’existence d’inégalités de genre entre femmes et hommes », reconnaît Mme Jeanne Peuhmond, conseillère spéciale chargée du Genre et des Affaires sociales sur le site.

Dans cette lutte de positionnement des femmes, Yasmina Frédérique Lucienne Ouegnin a eu de la chance. Elle s’est succédé à elle-même, malgré le rejet de sa candidature par son parti, le Pdci-Rda. « C’était un peu un non-événement pour moi. Il y avait pas mal de signes avant-coureurs, donc dans l’absolu, j’étais préparée. En tout cas, nous étions préparés, ma liste et moi à aller en indépendants le cas échéant », a-t-elle coupé court au micro du confrère de RFI.

Le chemin est encore long mais…

Pour la petite histoire, c’est en 1917 que fut fixée la date du 8 mars comme journée de la femme. C’est à cette date que de nombreuses femmes russes manifestèrent contre la guerre et pour l’obtention de plus de denrées alimentaires. Lénine décréta en 1921, le 8 mars comme date officielle du jour dédié aux femmes en Russie, qui sera ensuite retenue pour la manifestation mondiale. Officialisée par les Nations Unies en 1977, en tant que Journée internationale des Femmes (JIF), la lutte des femmes à travers le monde continue à tous les niveaux, comme l’indique  l’infografie (ci-dessous) selon le site : unwomen.org

Le thème 2017 : « les femmes dans un monde du travail en évolution : pour un monde 50-50 en 2030 », achève de convaincre que les femmes continuent de mener encore la bataille de la parité du genre à travers le monde.

En Côte d’Ivoire, elles sont des milliers de femmes qui sont chéries quand il s’agit de mobiliser d’autres femmes et la jeunesse pour faire le bonheur des politiques et même mieux. En retour, elles sont oubliées ou ignorées lors des nominations dans de hautes instances, tant au sein de leur parti politique, de l’administration que dans la société. L’analyse de la présidente du Groupement des Organisations féminines pour l’Égalité Homme-Femme (Gofehf), Mme Gogoua Rachelle est édifiante.

Dans un rapport rendu officiel en novembre 2016, concernant la nomination des femmes dans le gouvernement, «sur 36 communiqués des conseils de ministres de 2015 analysés, 575 nominations ont été approuvées. Soit un taux de représentativité de 17% de femmes contre 83% pour les hommes. Cela veut dire qu’en 2015, au titre des mesures individuelles prises par le gouvernement, moins de 20% des femmes ont été nommées.»

Aussi curieux que cela puisse paraître, au moment où la nouvelle constitution ivoirienne adoptée le 30 octobre 2016, donne plus de chance à la femme dans la société, le taux de nomination de celles-ci a baissé dans le gouvernement de la IIIè République. En effet, le gouvernement actuel compte six femmes en son sein sur les 32 membres, soit 19,35% contre 22,22% dans le dernier gouvernement de 36 membres. Le cumul des nominations de janvier 2015 à octobre 2016, est loin des 20%, comme l’indiquent les statistiques ci-dessous.

En effet, en matière de participation politique des femmes, la Côte d’Ivoire occupe le 121e rang sur 190 au niveau mondial et le 43e rang africain sur 54. Autant affirmer que la représentation des femmes dans la vie politique est très faible et ne progresse pas à la même vitesse que les discours tenus : le nombre de femmes ministres est passé de 16 % en 2011 à 17 % en 2014 et 21,5 % en 2017 ; le nombre de femmes députées est passé de 8,5 % en 2005 à 9,9 % en 2014, et 11,15 % en 2016 ; au niveau municipal, seulement 5,58 % des maires sont des femmes.

Face à la complexité de l’enjeu, la directrice exécutive d’ONU Femmes, Mme Phumzile Mlambo-Ngcuka, propose des mesures simples et de taille à tous les gouvernements du monde entier: « Il faut permettre aux pères d’assumer leur rôle de père, aux femmes de participer et aux filles d’être libres de grandir égales aux garçons. Ces ajustements doivent s’opérer sous tous les rapports si l’on veut que le nombre de personnes capables d’accéder à un travail décent augmente, que l’aspect inclusif demeure et qu’il soit possible de dégager les avantages dont toutes et tous bénéficieront grâce au monde équitable qu’envisage le Programme 2030 pour le développement durable. »

La Côte d’Ivoire a ratifié la plupart des textes internationaux relatifs à l’égalité des chances dont  le Comité pour l’Élimination de la Discrimination à l’Égard des Femmes (Cedef), la plateforme d’actions de Beijing, la déclaration solennelle des Chefs d’États de l’Union Africaine sur la parité. Malheureusement, en dépit de l’existence de volonté et de quelques dispositions au plan national, la réalité est que la Côte d’Ivoire a encore du chemin à faire dans le cadre de la politique de l’égalité homme-femme.

Sériba Koné

kone.seriba67@gmail.com

Encadré

Les femmes, ces souffre-douleurs

A ce tableau de matière à réflexion, s’ajoute l’épineux problème des violences basées sur le genre (VBG). Une stratégie nationale de lutte contre les VBG a été élaborée et lancée en 2014 et il existe plusieurs plateformes locales de lutte ainsi que des cliniques juridiques qui apportent des conseils et un soutien juridique aux victimes. Cependant, les violences à l’égard des femmes demeurent courantes et préoccupantes dans en Côte d’Ivoire. Elles se traduisent, par exemple, par le faible taux de scolarisation des filles dans certaines régions (Nord, Est), les interruptions de scolarité pour cause de mariages forcés ou de grossesses précoces. Les mutilations génitales féminines sont théoriquement réprimées par la loi, mais on note que 36% des femmes de 15 à 49 ans en sont encore victimes, même si très peu de plaintes sont actées. Ici, comme dans les autres cas de violences physiques et sexuelles contre les femmes, les leaders communautaires et religieux exercent des pressions sur les victimes au prétexte de règlement à l’amiable au nom de la « paix ». Enfin, les crises politico-militaires récurrentes depuis 2002 ont amplifié les violences contre les femmes. Au cours du conflit post-électoral de 2011, le taux des femmes victimes de violences sexuelles s’élevait à 41% à Man et 35% à Duekoué (Ouest), et à 26%, à Korhogo (Nord). Un visage peu reluisant que ne cesse de dépeindre, la présidente du Réseau des Femmes journalistes et des Professionnelles de la Communication de Côte d’Ivoire, Mme Agnès Kraidy.

Sériba K.

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