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[Sénégal-Reportage] Quand la traite négrière se raconte au présent à la Maison des Esclaves de Gorée #histoire

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L'histoire de l'esclavage se vit à Gorée

Publié par Crocinfos, le 30 janvier 2017 à 23 h 27 min

Située au Sénégal, à 3 km de Dakar, et à 15 min de traversée à bord d’une chaloupe, l’île de Gorée ou Gorée qui abrite  la mythique Maison des Esclaves est le lieu où se vivent et se revivent les émotions du passé.

Embarqué sur la chaloupe, depuis le port autonome de Dakar, en direction de Gorée. Ph:S.K

Il est environ 14 heures, ce mardi 1er novembre 2016, à l’accueil de l’embarcation de la liaison maritime Dakar-Gorée, au Port autonome de Dakar. La salle d’attente de l’embarcadère devient exiguë à cause du nombre de passagers qui ne cesse d’accroître.

Après 30 min d’attente, l’heure est à l’embarquement. Nous regagnons une chaloupe accostée au quai qui balance au gré des vagues, au milieu de plusieurs autres bateaux. Prises de vue par-ci, films par-là, curieux et touristes ne veulent rien perdre du souvenir du port de Dakar, capitale du Sénégal. À bord du petit bateau, ils changent à chaque fois de position pour d’autres images et films.

C’est dans ce décor peu sécurisant que la chaloupe quitte le port, les yeux des occupants rivés sur une mer sans fin. Après plus d’une dizaine de minutes, l’épaisse brume de mer qui plongeait notre regard dans le néant se dissipe.

Au fur et à mesure que la chaloupe s’approche des côtes de Gorée, une verdure apparaît en hauteur, des maisons sortent des feuillages. L’île se dessine peu à peu avec ses constructions. Au débarcadère, toutes ces silhouettes prennent forme. Gorée est là, en face de nous, avec des constructions peintes en marron, jaune ou blanc. Des couleurs qui traduisent le passage des colons anglais, hollandais puis français. Les toitures sont entièrement couvertes de matériaux de couleur marron, noircies, par endroits.

De part et d’autre du quai, on apprécie les différents mouvements des vagues…
…à la sortie du quai où la piste de pierre vous conduit dans Gorée

Nous sommes envahis par la curiosité et l’envie de découvrir tout, et en même temps. En balayant du regard le quai qui sert de pont d’accès à l’île, nous découvrons un décor encore plus captivant avec les vagues de l’océan, qui échouent, parfois avec fracas sur des rochers, du côté gauche. À droite, le sable fin de la plage aménagée accueille, en douceur, les va-et-vient du mouvement de la mer, où touristes et autres férus des plages, passent les derniers instants de la journée.

Sacs en bandoulière, tenant des valises roulantes, nous posons nos pas à Gorée, sur une piste de pierres au milieu du sable fin. L’île d’environ 3 km de long, d’origine volcanique, écrit une nouvelle page de son histoire. Trois siècles après l’abolition du commerce honteux des esclaves noirs, cette petite étendue de terre au milieu de l’Océan Atlantique Nord reçoit aussi des visites de plusieurs hautes personnalités de ce monde. Nous avons hâte de savoir, découvrir et entendre.

Quand l’histoire se vit au présent.  La piste qui mène à travers toute l’île a une largeur de moins d’un mètre. Sur cette voie aux abords sableux par endroits, vous ne verrez aucun engin roulant, si ce n’est un chariot. C’est le seul moyen de transport entre le quai, les habitations, les restaurants, les bars, les maquis et les hôtels.

Autant vous informer que  vous n’entendrez pas de bruit de moteurs d’engins roulants dans cette île. Vous n’y verrez pas non plus de bicyclettes. Toutes les promenades se font à pied sous le bruit des vagues et de certains oiseaux aux cris stridents.

La piste de pierres de moins d’un mètre de large en face de Gorée Institut

Sur ce volcan mort, la majorité des constructions est faite de basalte (roche refroidie du volcan). Au détour de la première rue entre des bâtiments menacés par la corrosion de la mer, se dresse devant vous, la statue de l’abolition de l’esclavage. Une œuvre offerte par des “frères guadeloupéens” à leurs “frères d’Afrique”, le 31 juillet 2002. Dans ce décor attrayant et fascinant, l’histoire de la traite négrière s’écrit là, avec cette ‘’Statue de la Liberté’’.  L’image de la statue dressée à quelques pas de la Maison des Esclaves vous édifie sur les durs et difficiles moments de l’esclavage. La sculpture est faite d’un tam-tam, surmonté d’un homme robuste aux bras valides levés vers le ciel qui a brisé de grosses chaînes. En face de ce bras valide, une dame, foulard nouée sur la tête, le torse enroulé d’un pagne le ceinture. “C’est le signe de la victoire qui marque la fin de l’esclavage d’il y a trois siècle”, renchérit, Papa Abdoulaye Gueye, notre guide.

Dans la Maison des Esclaves où s’est déroulée la déportation des esclaves, le conservateur-adjoint, Alioune Kabo est là, au rendez-vous. Il nous attend dans cette prison coloniale construite, pour la circonstance, en R+1. A l’intérieur, sous la coupe de deux escaliers, il y a un espace ouvert qui accueillait d’abord les esclaves, dès qu’ils arrivaient, avant qu’ils ne soient répartis dans les différentes cellules. “C’est ici, que les esclaves étaient entassés, toujours enchaînés, avant de rejoindre les différentes cellules”, indique le conservateur-adjoint, Alioun Kabo.

À la Maison des Esclaves où touristes, journalistes et curieux se bousculent.
C’est ici sous les escaliers que les colons entassaient les esclaves avant de les répartir dans les cellules.

Pour mettre le visiteur dans le bain, le conservateur-adjoint commence par la genèse de l’histoire de l’île. Au cours des derniers instants de la colonisation, l’île fut occupée par les Anglais avant d’être restituée à la France en 1817. Selon notre interlocuteur, Gorée a toujours présenté des avantages pour la navigation, ce qui a suscité sa convoitise de la part des colons. “Hier comme aujourd’hui, Gorée présente bien des avantages aux marins : mouillage sûr, proximité d’un continent avec lequel s’ouvrent de grandes possibilités de commerce et facilités de défense. Autant de raisons pour que les puissances européennes se la soient disputée”, précise d’emblée le conservateur-adjoint. Perdu au milieu de touristes, journalistes et curieux, Alioune Kabo rappelle le traitement des esclaves noirs dans cette prison.

La cellule des récalcitrants à la sortie de laquelle, Nelson Mandela aurait coulé les larmes

Dans l’enceinte de la Maison des Esclaves où touristes, hautes personnalités  et autres se bousculent, l’histoire de la déportation des Noirs continue de s’écrire. Les murs du couloir d’entrée vous retiennent par des textes émotionnels, les uns après les autres. « Des millions et des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, aujourd’hui disent non à la misère et à la honte, parce que des hommes hier traités en esclaves par les puissants ont en cœur affirmé qu’ils étaient des hommes. Et nombreux sont morts pendant trois siècles pour que personne ne l’oublie », peut-on lire du père Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD. Un texte écrit le 21-11-1987.

Dans cette floraison de déclarations, l’extrait du discours du pape Jean-Paul II du 22/02/92 immortalisé par « la Paroisse Saint-Charles-Barromée et toute l’île de Gorée reconnaissante au Saint-Père pour sa « mémorable visite”. Par ailleurs, ajoute-t-il: « Qu’il est long le chemin que la famille humaine doit parcourir avant que ses membres apprennent à se regarder et à se respecter, comme image de Dieu. Pour s’aimer enfin en fils et filles d’un même Père céleste.”

La déclaration du 27 juin 2013 laissée par le président des Etats-Unis, Barack Obama, est elle aussi édifiante: « We are grateful for the opportunity to learn more about the painful history of the slave trade, and to help remind us of the need remain vigilant on behalf of all humankind. » Traduction en français: « Nous sommes reconnaissants de l’occasion d’en apprendre davantage sur l’histoire douloureuse de la traite négrière et de nous rappeler la nécessité de rester vigilants au nom de toute l’humanité. »

De la chambre de pesage à la cellule des hommes, en passant par celle des enfants, des jeunes filles, des femmes, de ceux qualifiés d’inaptes temporaires, par la grande cellule des récalcitrants, et enfin par “la porte du non-retour”, rien n’a de secret pour le conservateur, Alioune Kabo.

Les déclarations se luttent la place sur les murs de la porte d’entrée de la Maison des Esclaves

À l’écouter, on a l’impression que les murs aux pierres basaltiques de la Maison des Esclaves parlent. Un spasme ondulatoire traverse tout notre corps à travers ces explications bien agencées. La sensation devient très forte et les cheveux se dressent quand il explique les conditions dans lesquelles arrivaient dans cette prison. “Arrivés ici très affaiblis, les esclaves sont entassés les uns sur les autres, enchaînés des pieds aux bras, avant d’être jetés dans les différentes cellules”, raconte notre interlocuteur qui en rajoute à l’émotion.

Plus de trois siècles après l’abolition de l’esclavage, Alioune Kabo raconte la traite négrière comme si c’était hier. Le traitement réservé aux esclaves se confond avec celui fait aux bétails par certains éleveurs. “Il y a de cela des siècles, la mer qui coule au pied de cette maison était infestée de requins. Les esclaves qui tombaient malades étaient jetés à l’eau”, soutient-il.

La visite des différentes cellules vous replonge dans le quotidien des esclaves. Chacun retient son souffle, l’émotion se lit sur les visages. “Le président Nelson Mandela a versé des larmes quand il est entré et ressorti de la cellule des récalcitrants”, rappelle-t-il. Une cellule qui, au dire de notre interlocuteur, est de « moins d’un mètre carré ». « Ce lieu a accueilli de milliers d’esclaves qui refusaient d’obéir aux ordres de leurs maîtres. “Enchaînés, ces “récalcitrants” étaient obligés de “se replier sur eux-mêmes dans cette cellule”, fait-il revivre.

La porte de la cellule en question donne sur le couloir qui mène vers ‘’la porte du non-retour’’, située juste au bord de la mer. Une petite porte ouverte sur la mer qui a vu défiler des milliers d’esclaves embarqués dans des bateaux d’où la dénomination: “La porte du non-retour”.

Après avoir écouté, entendu, senti, touché les murs et fait le tour des cellules, nous, avons eu la chance de sortir. A la porte du non-retour où chacun prenait une image, l’histoire des bateaux qui devait être un vieux souvenir est plutôt encore vivace, présent dans les esprits. Nous sommes sortis, certains les larmes aux yeux, d’autres la gorge nouée. L’histoire de la Maison des Esclaves continue d’écrire ses plus belles pages par des visites de touristes, journalistes, curieux, hautes personnalités et d’autres.

Au cours de la randonnée à travers l’île, des palmiers, des baobabs, des bougainvillées et quelques hibiscus se dressent sur l’île comme végétations. Ce qui contribue à créer un cadre naturel des plus agréables, avec la brise de mer. “Nous respirons de l’air pur dans un cadre sain, ici à Gorée”, se vante notre guide, Papa Aboulaye Gueye, la cinquantaine passée.

Une île marquée par des écoles d’Excellence, le tourisme…

Ce que devient l’ex-école, William Ponty de Gorée
Image prise sur le mur de l’ex-école William Ponty

L’île, c’est aussi l’ancienne Ecole William Ponty de Gorée qui, de 1913 à 1937, a formé les premiers cadres noirs de l’Afrique de l’Ouest (AOF). Parmi ceux-ci, les chefs d’Etat et d’institution, Félix  Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), Modiba Keïta (Mali), Hubert Maga (Bénin), Hamani Diori (Niger), Sylvanus Olympio (Togo), Mamadou Dia (Sénégal), Lamine Gueye (premier président de l’Assemblée nationale du Sénégal).

À partir de 1937, l’école a été transférée à Sébikotane (Rufisque). Bien que transformé en habitation, le bâtiment de l’école affiche les noms de ces illustres personnalités, gravés en noir dans du marbre blanc. L’Université des Mutants, centre international de rencontres et de conférences, fondée en 1979, à l’initiative du président Léopold Sédar Senghor et de l’écrivain et philosophe français Roger Garaudy, fait la fierté de Gorée. Depuis le 3 juin 2014, le bâtiment est devenu le siège social de la Fondation mondiale pour le Mémorial et la Sauvegarde de Gorée.

Aujourd’hui, c’est l’école Mariama Bâ qui fait la fierté de Gorée en infrastructure scolaire. Hier maison d’éducation de l’Ordre national du Lion quand cette école était au Cap Manuel à Dakar, elle est délocalisée à Gorée et baptisée au nom de la célèbre écrivaine d’ »Une si longue lettre”, Mariama Bâ.  C’est en 1984 que cette décision a été prise par le président, Abou Diouf qui a demandé que cette école soit dotée d’un internat pour les 25 meilleures élèves du concours d’entrée « quels que soient leur niveau social et leur région d’origine ».

L’un des artistes peintres nous brandissant son oeuvre

Surplombant l’île sur sa pointe sud, le Castel (quartier en hauteur) constitue une position stratégique et offre jusqu’à ce jour, une large vue panoramique. Du côté ouest, le fort Saint-Michel y fut construit par les Français en 1892. En 1907, ils y ont installé un télémètre permettant de mesurer l’éloignement des navires afin de régler les canons. « De l’autre côté, un canon d’une portée de 14 km permit à la France de Vichy de couler un bateau anglais le 23 septembre 1940. Saboté par les Français au moment de l’indépendance, il n’a jamais resservi », nous entretient Papa Aboulaye Gueye.

Plus en hauteur, sur le plateau se dresse un modèle réduit du Mémorial de Gorée, conçu par l’architecte milanais Ottavio Di Blasi, dont le projet architectural fut retenu en 1997, à l’issue d’un concours international organisé par l’UNESCO. « Pour des raisons de sauvegarde patrimoniale et écologique, le mémorial sera construit à Dakar, dans le quartier de la corniche Ouest« , indique notre guide.

Au milieu des bougainvillées, une grande maison de la Compagnie des Indes construite au XVIII siècle abrite le musée de la mer. « Il a été ouvert en 1960 par l’Institut français d’Afrique noire (Ifan) et entièrement restauré en 1995. Il est réputé pour sa collection de 750 espèces de poissons et 700 espèces de mollusques. Les écosystèmes et l’habitat de la région y sont également présentés. »

Gorée, c’est aussi, l’une des plus anciennes mosquées en pierre du Sénégal. Elle a été construite en 1890, au pied du versant-ouest du Castel. « Un projet d’aménagement de l’esplanade est en cours. Il prévoit notamment des espaces de détente et l’intégration du site de commerce artisanal situé au bas du Castel ».

Son climat agréable, mais aussi sa proximité de la capitale ont conduit de nombreux artistes à s’établir à Gorée, temporairement ou définitivement. Le plus connu est sans doute le peintre Fallou Dolly et ses fixés sous verre, mais on peut citer également Moussa Sakho, Gabriel Kemzo Malou ou Cheikh Keita. Beaucoup d’entre eux sont installés aux abords du Castel. La plage de Gorée ne désemplit pas. Elle constitue avec le tourisme et ses dérivés les principales ressources. « Nous, à Gorée on vit de notre sens d’approche, des œuvres historiques, et celles des créativités. Il n’y a pas de terre à cultiver, ici. Même pas de place pour offrir un cimetière à nos défunts », renchérit Papa Aboulaye Gueye.

Une vue panoramique de Gorée depuis le Castel

En revanche, Gorée s’inscrit comme l’île de la mémoire collective avec Gorée Institut. Une organisation panafricaine de la société civile, qui a pour mission de contribuer à la mise en place de sociétés paisibles, justes et autosuffisantes en Afrique, de renforcer le dialogue politique pour la résolution pacifique des conflits, de contribuer à la consolidation des processus démocratiques et des institutions, et d’encourager la créativité artistique, sociale et économique.
« L’Institut Gorée réalise sa mission par la recherche, la facilitation et l’intervention, et travaille en étroite collaboration avec les instances régionales et sous régionales africaines, les organisations de la société civile africaine et les citoyens africains », indique le directeur exécutif de l’organisation panafricaine, Doudou Dia, pour mieux traduire la vision de paix dans laquelle l’île de Gorée s’inscrit.
« Cette mission nécessite notamment l’élaboration de nouveaux paradigmes, l’élargissement des réseaux de personnes et d’institutions, l’optimisation des ressources humaines existantes sur le continent », conclut celui dont l’organisation multiplie des formations avec les journalistes, les hommes politiques et de la société civile.

Sériba Koné, envoyé spécial à Gorée

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